Kinderstück

Kinderstück dans Musique symphony2

Nicolas
Qu’est-ce que tu en penses ?

François
De quoi ?

Nicolas
De la Symphonie de Webern.

François
J’en pense que la vie est courte.

Nicolas
Tu veux dire que la brièveté de la vie se reflète dans la brièveté de cette Symphonie ? C’est intéressant. 

François
Je veux dire que j
e possède 1400 CD, 180 DVD, autant de Blue-Ray, un camion entier de vieux vinyles de musique classico-romantique, et qu’entre Beethoven et Richard Strauss, j’en ai assez pour meubler les soirées de mes trente prochaines années.

Nicolas
Tu ne veux pas sortir de ton salon ?

François
Je suis hédoniste et fier de l’être, mon bon. Chaque nouvelle audition d’un chef-d’oeuvre me fait découvrir un monde nouveau. Pourquoi est-ce que j’irai m’accabler de musique d’avant-garde quand je peux me faire la dernière version de la Sixième de Mahler ?

Nicolas
Pour redécouvrir la musique. Aimer une chose qu’on n’aimait pas, c’est la redécouvrir. On fait une impasse pendant des années, on l’emprunte, et soudain, c’est une route. Une chose devient intéressante à mesure qu’on la regarde. Plus je m’y intéresse, plus je me vois m’y intéresser, plus je me demande pourquoi je m’y intéresse, plus je cherche en quoi c’est intéressant, plus je m’y intéresse. C’est comme ça qu’évolue la sensibilité d’une époque à l’autre, je pense.

François
Tu sors de l’université et ce n’est pas plus mal que tu penses. Les jeunes doivent acquérir une ouverture d’esprit suffisante à la formation de leur goût et on ne peut que s’en réjouir. Malheureusement, ce que tu racontes, c’est l’extension à l’échelle culturelle du syndrome de Stockholm. L’otage commence par développer de l’empathie pour son ravisseur et finit par faire cause commune avec lui.

Nicolas
Je crois deviner qui est le ravisseur…

François
Je signe et je persiste ! L
e snobisme parisien a érigé un mur autour de lui pour en tirer un sentiment de supériorité. Ils se sont mis à magnifier la musique qui flatte l’ego et à mépriser la musique qui charme les sens. Ensuite, ça se passe comme tu dis. À force de marteler des concepts, on finit par s’intéresser à ce qu’ils désignent. Mais un mensonge ne se transformera jamais en vérité à mesure qu’on le martèle.

Nicolas
Je ne parle pas de vérité. Je parle d’art.

François
Je doute que Schoenberg flanqué de sa cour d’adorateurs entre dans cette catégorie. On le classe dans l’art parce que ce n’est pas de la construction aéronavale.

Nicolas
Ne sois pas sceptique et fier de l’être. Je te concède que le « succès » que tu attribues sans vergogne à la musique atonale est favorisé par un certain snobisme. Mais il y a d’un côté la musique, et de l’autre, sa réception ! La musique de Webern est pionnière. Elle n’interroge pas la musique classique comme ces installations contemporaines qui rivalisent de mauvais goût ou veulent exhiber le vide de la modernité. Elle n’exprime pas le nihilisme ou l’échec du projet humaniste des Lumières. Webern approche l’Âme de la modernité comme Mozart réalisait l’Esprit du classicisme. Nous sommes encore des classiques, mais nous sommes aussi des modernes. Nous ne pouvons pas comprendre la modernité à la seule lumière des classiques. 

François
Des kilomètres de philosophie, de sociologie, de psychologie et autres justifications délirantes s’en sont chargés.

Nicolas
Mais les explications ne suffisent pas ! Nous avons besoin de l’émotion pour comprendre la modernité. L’observation, la déduction, la science ne suffisent pas plus que raconter tout ce qui nous perturbe et tout ce qui nous satisfait. Comment voir les déchaînements de la modernité sans les yeux de son âme ? Bien sûr, il y a mille façons de ressentir. La vie quotidienne, la vie de couple, les passions ! Les transports, le travail, le rêve !

François
Métro, boulot, dodo. Tu es amusant.

Nicolas
L’art, lui, concentre les expériences de la vie quotidienne. Il en retient les souffrances, les espoirs, les surprises, les échecs et les rédemptions. Il nous projette dans ses rêves. L’art part du fond, va plus loin, voit plus haut.

François
Alors pourquoi personne ne s’y intéresse ?

Nicolas
Pourquoi personne ne s’intéresse à la musique classique ? La classe dominante a fait du concert historique un colifichet qu’elle agite dans les champs sociaux pour se distinguer des autres classes.

François

Ça sent le Bourdieu réchauffé…

Nicolas
A moins de cultiver à l’égard des dominants le complexe du cancre, les gens font de ce colifichet le repoussoir de musique austère pour se touner vers Madonna, comme le Renard de la fable qui méprise les Raisins parce qu’il ne peut pas les atteindre. Qui ne te taxerait pas de snobisme quand tu agites ton Beethoven et ton Richard Strauss ?

François
Je ne suis pas snob. Qu’est-ce que c’est que cette hiérarchie entre les classes ? J’écoute Beethoven comme d’autres écoutent Madonna. Tu crois peut-être que j’écoute de la musique classique pour me faire bien voir de toi ?

Nicolas
Certainement pas. Ce que je veux dire, c’est qu’il se dresse la même double expulsion entre le populisme et l’élitisme qu’entre l’élitisme et le snobisme. Ces trois termes désignent la même réalité. Chacun des trois utilise les deux autres pour leur reprocher de ne pas suivre leur désir naturel afin de se faire croire que son désir est naturel, ce qui lui permet de le désirer encore davantage, dans la mesure où tout le monde croit qu’il est dans la nature du désir d’être naturel. Quand je dis désir, c’est bien du vrai désir dont je parle. Les gens refoulent la vérité sur le désir. Ils désirent que le désir soit le feu allumé par un coup de foudre romantique, un court-circuit entre les deux pôles électriques du cosmos : moi et les choses ! Ils traitent de snobisme, de populisme, finalement de mécanisme, tous ceux qui imitent le désir de leur groupe et qui leur suggèrent qu’ils imitent le désir de leur groupe. On déshumanise le messager de la mauvaise nouvelle en le psychanalysant. On veut toujours être le dieu autonome qui règne sur la structure et que l’autre soit le robot pris dans la structure des relations. En matière de désir, on ne veut jamais croire que notre liberté égale celle de l’autre.

François
Si j’ai bien compris, qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait les copains qui se saoûlent à côté. J’en déduis que, quand les snobs seront mes copains, je trouverai mille attraits à la Symphonie de Webern. Je te vois venir avec tes rangers en passant par la Lorraine. 

Nicolas
Oui, tu as bien compris ce que je voulais dire.

François
Alors, maintenant, comment tu comptes t’y prendre pour que je devienne le copain d’un snob ?

Nicolas
Il y a les copains, mais il y a aussi le flacon. La beuverie mène à l’œnologie. Un mélomane, je pense, est un chercheur. Il cherche dans la musique. Il a trouvé dans les compositeurs ses acolytes. Je pense qu’on peut être mélomane de musique de variétés, à condition de ne pas désirer ce qui passe à la télé mais de chercher. C’est en buvant à la source qu’on devient mélomane, qu’on devient son propre modèle, en concurrence désormais avec les thuriféraires et les sycophantes qui ont balisé notre parcours et continuent à le faire. 

François
J’espère que tu n’envisages pas de m’impressionner avec ton vocabulaire recherché pour arriver à tes fins ?

Nicolas
Je m’amuse.

François
J’ai deux fois ton âge, et un peu plus. Je n’en fais pas un argument d’autorité. Je pense simplement être en mesure d’assumer des positions. Et ma position, c’est que je suis comblé par ce que j’aime. Je n’ai pas besoin de redécouvrir la musique ; j’ai envie de redécouvrir la musique que j’aime déjà. Si tout ce qu’un créateur a à dire pour vendre sa salade, c’est « Ecoutez-moi parce que je vais vous expliquer la modernité », je ne suis pas intéressé. Alors, oui, tu peux toujours aller boire ton flacon avec les 75 autres amateurs parisiens de musique atonale. Mais tu n’arriveras jamais à tes fins. Primo, si tu veux te donner un air progressiste, ils ne seront potentiellement que 75 à le savoir. Deusio, ils viennent dans les salles de concert dans le but de se surprendre eux-mêmes en flagrant délit de progressisme éperdu et transgressif. Ils ne te prêteront aucune attention et si tu les abordes, ils te feront passer des tests de connaissance et tu seras recalé d’office, puisque les bonnes réponses ne sont pas préparées à l’avance. C’est de la projection, du pur Sigmund Freud. Ils sont obligés de te reprocher de ne rien comprendre pour refuser d’admettre qu’ils n’y comprennent rien eux-mêmes. Mais puisque tu veux t’amuser, n’hésite pas. Vas-y. Tu verras par toi-même.

Nicolas
Nous ne parlons plus de musique mais de l’accueil qui est fait à la musique. C’est suspect. Je te soupçonne de détourner la conversation vers les terrains où peut s’épancher librement ta critique habituelle.

François
Et moi, je te soupçonne de ne pas en dire beaucoup plus que moi, sous des dehors sophistiqués. Tu dis que le désir est suscité par ceux qu’on admire. Mais ensuite tu dis en gros que l’objet désiré porte son potentiel d’intéressement en lui-même. Or, tout le monde sait que nous devons être initiés par nos aînés pour aborder les choses. C’est la transmission de la culture, quoi d’autre ? Tu crois être en train de réinventer l’Education nationale ? Dans le cas de Webern, on m’y a conduit, mais ça n’a pas marché.

Nicolas
C’est parce que tu traites de snobs ceux qui voulaient t’y conduire que tu n’aimes pas la musique de Webern. J’en dis un peu plus que toi. Entre ton évidence et mon originalité, il n’y a qu’une subtilité fondamentale. On connaît les reproches faits aux snobs. On connaît moins la potentialité de la Symphonie de Webern à révéler un monde nouveau à chaque nouvelle écoute, pour finalement nous faire oublier les « martèlements » et les coups de machette qui nous ont conduits à elle et qui se fraient un passage dans le grand Répertoire bien en place. Il est vrai aussi que beaucoup de controverses portent moins sur les points de vue que sur la capacité à imposer un sujet plutôt qu’un autre, et c’est ce que je suis en train de faire. Mais laissons cela si tu veux bien.

François
C’est suspect.

Nicolas
Un point pour toi. Non, ce que je voulais dire, c’est qu’il est délicat pour moi précisément de me présenter à toi comme une sorte de… de… une sorte…

François
Bon. Moi, ce que j’ai à dire, c’est que Mahler était la tête de Turc des critiques de son temps. Il disait : « Mon temps viendra. » Et en effet, il est venu. Il est si bien venu qu’il est devenu impossible d’allumer sa radio sans tomber sur une symphonie de Malher, — ce qui me comble de joie. Les créateurs incompris adorent se comparer à Beethoven. Beethoven était un novateur et sa musique était difficile pour les auditeurs habitués à Haydn. Il a fallu éduquer l’oreille pour accéder à Beethoven.

Nicolas
Tiens.

François
J’ai l’air d’apporter de l’eau à ton moulin, sauf que Webern, c’est dépassé : il est mort en 1945. J’ai publié un article sur le concerto pour violon de John Adams à sa création, et c’était en 1994. C’est une musique épatante. C’est de la musique moderne qui charme les sens. Et c’est une musique n’interroge pas l’art, ne se complaît pas dans la dénonciation du nihilisme et qui parle à l’Âme de la modernité, que je sache. Tu me diras que Webern, c’est un classique de la modernité et tu diras peut-être qu’il n’y aurait pas eu Adams sans Webern. Et après ? Est-ce qu’il faut se payer Tartini pour aller voir un bon Mozart ? Si tu crois que c’est le sycophante du conservatisme qui donne des explications au thuriféraire de la beauté, je te rappelle que nous avons bientôt un siècle de retard, tous les deux !

Nicolas
Est-ce que tu aimes la Symphonie de Webern ?

François
Non.

Nicolas
Est-ce que tu as écouté la Symphonie de Webern ?

François
Non.

Nicolas
D’accord.

François
Un point pour toi. Tu es un véritable petit chenapan.

Nicolas
Tu sais bien que la flatterie n’a aucun effet sur moi.

François
Bon. Puisque tu meurs d’envie d’avoir raison et de t’assurer que tu auras tout essayé pour me convertir à la musique atonale, je t’écoute. Mais ne me donne pas un cours d’analyse. De la musique avant toute chose. C’est ce que disait Verlaine. Du sensible, encore du sensible, toujours du sensible !

Nicolas
Et ça, c’est ce que disait Danton, je suppose…

François
Danton, version light.

Nicolas
D’ailleurs, je me demande si Schoenberg, Berg et Webern étaient si révolutionnaires que ça. La révolution, c’est plutôt Prokoviev. Il a maltraité la tonalité mais finalement, sans lui faire trop de mal. D’après Marx, la Révolution française a simplement permis de substituer la classe bourgeoise à la classe aristocrate, sans toucher à la structure de la domination. Prokofiev n’a pas changé grand-chose. La musique atonale, elle, a réalisé un travail de sape, à l’instar de la montée de l’économie et de l’éducation.

François
Si tu arrêtais de délirer cinq secondes, ça ferait des vacances. Bon, vas-y. Je t’écoute. Webern expliqué aux personnes du troisième âge par Nicolas Messina. Et à défaut de me saper le moral, n’oublie pas de me saper la tonalité, pour que mon désir imite le tien, me conduise à la source de l’Âme de la modernité et que je m’y abreuve avec mes nouveaux copains afin que le sycophante du classicisme se métamorphose un authentique mélomane qui cherche, si j’ai bien compris tes stratagèmes machiavéliques.

Nicolas
Tu es pianiste, n’est-ce pas?

François
Je doute que le peu qui subsiste de mes misérables compétences techniques me permettent d’assumer un titre si noble… Mais laissons cela si tu veux bien. A quel supplice dois-je me soumettre pour combler mes lacunes ?

Nicolas
J’ai apporté une partition. Regarde.

François
Kinderstück. Je me rappelle l’avoir déchiffré il y a trente-cinq ans avant de le mettre à l’endroit prévu à cet effet.

Nicolas
Tu l’as déchiffré, mais est-ce que tu l’as joué cent fois d’affilée ?

François
Non, je ne l’ai pas joué cent fois d’affilée. Je suis un garçon sérieux.

Nicolas
Je suis sérieux.

François
Webern était sérieux. Tout le monde est très sérieux, par ici.

Nicolas se met au piano.

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François
Vivement John Adams.

Nicolas
La partition tient sur une page. On la répète autant de fois qu’on veut. C’est une miniature dotée d’une potentialité infinie. Da capo ad libitum et pourquoi pas ad vitam aeternam — pourquoi pas cent fois — pourquoi pas jusqu’au bout de l’ennui — jusqu’à trouver le second souffle comme au bout d’une demi-heure de course ? — Inquiétante étrangeté du dégoût apprivoisé — frôlement des peaux avec l’objet phobique — impure cristallisation des projections — projections de projections — détournement du détournement — suspension éternelle de l’horizon d’attente — cessation de l’objectivité — ineptie heuristique — ascèse abconse et logique — expérience purement logique, déréférencée — détachement du désir — confins de la modernité — confins de l’inconnu — monstre médiéval infime, posté après les limbes de l’Atlantique, sans doute pour avaler les caravelles — jusqu’à s’apercevoir qu’elle continue après son achèvement, comme la rémanence projetée sur les paupières intérieures — mais à l’identique — le souvenir devient identique à lui-même — il y avait pourtant bien un début — comment ce qui a commencé peut-il ne pas finir — jusqu’à ne plus voir que ce qu’on ne voit plus — doute familier toujours déjà perdu ; doute qui déboîte les articulations familières, envahit le discours, le délivre de sa foi à créer le réel — obscurcissement du fiat lux — péché, repentance et pardon du critique d’art — soulagement peut-être de sortir du discours — mais pour combien de temps — pour quelle intensité — presque rien — presque déjà du vent — presque plus de la musique — presque déjà autre chose — presque déjà plus que des notes. Pourquoi ? Pourquoi le pourquoi ?

François
Quand je pense que tu es déjà comme ça à ton âge, il y a de quoi se faire du souci.

Nicolas
Justement, c’est de la musique pour les enfants. Les enfants adorent qu’on leur raconte toujours les mêmes histoires simples. Kinderstück, ça veut dire morceau pour un enfant et la partition a été créée par un enfant. Webern introduit les petits pianistes au sérialisme. Et ça marche aussi avec les grands.

François
Mais tu es déchaîné, aujourd’hui ! Et si tu la fermais, deux minutes ? Tu as vu comment tu t’y prends ? C’est pour ça que personne n’aime la musique atonale ! Il faut toujours qu’il y en ait un pour expliquer ! Et marteler !

Nicolas
L’art moderne a tendance à s’expliquer. On ne le comprend pas alors on donne des explications. On ne comprend toujours pas alors on redonne les explications. A force d’expliquer, on finit par faire croire qu’il n’y a rien à comprendre. On se laisse repousser par les doubles repoussoirs qui se dressent entre les clans. En fait, il faudrait les secouer pour en faire des colifichets, agiter les clefs, intriguer les chats et les attirer à soi. Il faudrait un dialogue, non un exposé. Mieux vaut le syndrome de Stockholm que le syndrome de Paris. Le premier fait aimer, le second rend fou.

François
Quand mes enfants étaient petits, je leur foutais Kinderstück en boucle le samedi après-midi. Le dimanche, c’était Mikrokosmos de Bartok. Maintenant, ils mettent les Structures de Boulez à fond dans leur décapotable, pour frimer. J’en déduis que le syndrome de Stockholm rend fou, lui aussi.

Nicolas
Tu es amusant.

François
Remarque, la musique atonale peut avoir du bon, aussi. Je me sers des Klavierstücke de Stockhausen dans ma boutique pour faire fuir le beauf qui rôde et le vendeur de camelote.

Nicolas
La musique atonale peut avoir du bon. Citation à retenir.

François
Mais pas hors-contexte, s’il te plaît.

Nicolas
Trop tard. Ce sera dit, répété, et déformé.

François
Me voilà frais !

Nicolas Messina
à François Juteau
Many thanks to the dead called park for the vid



L’Heure d’été, d’Olivier Assayas, 2008

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Un film dont il ne reste rien, que la justesse. Un film qui répète son sujet jusqu’à en voir le creux. Je croyais que seule la musique pouvait parler de la mort. Olivier Assayas n’a rien à dire et il le dit. Comble de modération, misère du réalisme, tombeau d’esquisses d’espoirs, dureté aux angles poncés, banalisation du désamour, dessèchement routinier des rapports humains. Revivification violente de la dernière scène où l’on entend de la techno. Le dernier geste de celle qui va mourir : s’intéresser aux trois téléphones, pour faire quelque chose. Ici, quand on meurt, chacun y va de son petit théâtre.

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Alexandre, Stone, 2004

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Une éruption d’une hideur étourdissante, d’un romantisme frénétique noir, impudique, traversé de délires hallucinés qui exhalent un sentiment de dangerosité permanente comme une nuée toxique et écœurante. Des psychopathes y butent sur le désir d’être important comme des papillons de nuit excités par un néon tue-mouches. 

Pendant la première heure, l’instabilité chronique du récit, compliqués de flash-back, tourne autour du personnage éponyme dont on souligne les traumatismes fondateurs : un père brutal, grossier et castrateur ; une mère trop jeune (Angelina Jolie a un an de plus que Colin Farrell) et sensuelle, sorcière dresseuse de serpents qui glissent sur son corps comme dans un strip-tease graveleux pour des rapports œdipiens d’une clarté caricaturale. Le film n’a encore pas commencé : Stone chauffe à blanc le volcan freudien. 

Soudain, ça explose. Le film devient intelligible, narratif. Ce sera l’histoire d’Alexandre le Grand, le fameux roi de Macédoine qui conquit le plus vaste empire de l’antiquité à la vitesse de l’éclair de génie et qui le perdit aussitôt, entre 334 et 323 avant J.-C.. L’équivalent grec de Napoléon. 

Le voilà en guerre, tout de suite. Si vous maîtrisez votre peur, vous serez plus fort que la mort ! hurle-t-il à son armée pour la exciter son ardeur au combat contre Darios. On devine le problème technique : sa voix non amplifiée par un micro ne peut porter sur la centaine de mètres que dessinent les rangées. Mais on y croit, parce que ce qui intéresse Stone, c’est la débauche. Le point de vue d’un aigle, planant au-dessus de la bataille, augure et symbole du Destin, qui est plus fort que les dieux, achève de distraire l’attention du spectateur pointilleux. De même, on entendra les Babyloniens et les Indiens parler la même langue que les Macédoniens, dans une sorte de vision naïve d’une mondialisation qui irait de soi. L’important, ce n’est pas le crédible. C’est le flot.

Plus fort que la mort ? Logique. Si l’on ne craint pas l’ennemi, on l’affronte sans trembler et on se donne les chances de détruire ce qui veut nous détruire. Mais Alexandre n’est pas un péplum traditionnel. 

Le film violent traditionnel est un rituel cathartique chargé de prendre en charge l’agressivité et les angoisses du spectateur. Il s’agit de conduire le spectateur à s’identifier au héros, à identifier les ennemis du héros à ses rivaux quotidiens et à jouir du spectacle de leur sacrifice par le héros, le tout dans les règles du septième art. Un cinéma français, réaliste et proche des gens, tombe dans l’excès contraire, niant toute netteté entre ce qu’il est bon de faire et ce qui est mauvais de faire, cultivant le défaitisme moral et la purée de poix. 

Aucun des deux ne nous apprend à vivre. Et le conte philosophique réussi, au cinéma, est du genre rare. 

Alexandre de Stone appartient à une catégorie encore plus rare, kubrickienne : l’Hollywood et l’anti-Hollywood à la fois — un ‘’psycho-péplum’’ aussi éloigné du cinéma d’art et d’essai que du très routinier Troie de Petersen, sorti la même année. Stone ne débarrasse pas son scénario du manichéisme américain. Il le complique par la complication infinie du personnage, empereur grandiose comme Jules César, chef des révoltés comme Spartacus, valeureux et agressif comme Achille dans Troie, schizophrène meurtrier comme Norman Bates. Si Alexandre est un héros, c’est aussi un névrosé inquiétant, imprévisible, obsédé, hypnotisé, mégalomane, sanguinaire, bisexuel, vain, tourmenté, cultivé, un barbare humaniste qui doute et tergiverse. Il pourrait très bien, pris d’un accès de rage, s’en prendre au premier venu, comme lui sauver la vie. 

Dans les films de guerre normaux, les héros se shootent à la violence. Alexandre atteint la même overdose mais, au même instant, il souffre, interroge, demande l’impossible, aide, respecte, soigne, montre une pitié moderne et une générosité royale. Il détruit pour fonder et tue pour soigner. Faut-il le fuir, le déifier, l’inviter à déjeuner ou appeler une ambulance en psychiatrie ? Les quatre, mon général ! Alexandre n’est ni un super-héros rassurant, ni un looser sympathique, mais un surhomme nietzschéen aux pouvoirs exorbitants, humain trop humain, héros et anti-héros, tragique et badin. Si le spectateur reçoit toute la violence en pleine figure et en sort définitivement abruti, c’est que le film qui attire l’amateur de cinéma violent l’accuse de jouir des spectacles cathartiques. Le rituel hollywoodien s’en trouve sens dessus dessous. 

La violence dans Alexandre n’est pas problématisée. Problématiser la violence, c’est, encore, rassurer. C’est la réduire à un phénomène de société dont les honnêtes gens peuvent discuter au coin du feu. Stone, lui, magnifie et dénonce la violence en même temps. Cette fois, on est en prise avec soi-même et ses propres désirs de violence. Une telle proposition de cinéma, qui dénonce les consommateurs d’horreurs hollywoodiennes et provoque la fuite des amateurs de films psycho-profonds ne pouvait que provoquer le rejet. D’où l’échec commercial, le premier de Stone. Alexandre attire le public de Troie mais s’adresse à un public nouveau, transversal. Minoritaire. 

Stone jette le cinéma par les fenêtres. À son scénario déstructurant voire scandaleux, il joint les images somptueuses d’une profusion de symboles et de personnages insaisissables. Il n’en restera que la dévastation. Les mythologies harmonieuses, les rêves de gloire, les victoires glorieuses et l’ardeur au combat ne sont bons qu’à remplir nos livres d’histoire et les rayons de jeux vidéos. Alexandre voulait entrer dans la légende. Ainsi finit la gloire du monde.

Nicolas Messina, janvier 2008



Joyeux Noël à tous

Si Noel approche Si vous etes malheureux 

Si vous voulez de la joie Rencontrez les pauvres. 

Faites-leur le don de votre presence Un peu de fric aussi 

Ils vous le rendront au centuple. Soyez bons 

Cherchez l’humanite Seul moyen d’’augmenter sa force 

Et d’affronter l’adversite Sur cette terre. 

La capacite a chercher l’amitie Est la capacite la plus difficile 

Et la plus necessaire. Ce n’est pas le chemin qui est difficile 

C’est le difficile qui est le chemin. Au bout se trouve la force 

Dont vous avez besoin Pour vivre. 

Si vous avez peur En y mettant le doigt 

D’y laisser le bras Reflechissez 

Determinez ce que vous voulez Faire 

Et n’allez pas plus loin. Certains benevoles connaissent 

Ce probleme et vous guideront. Joyeux Noel a tous. 

Et ceux qui vont bien Et qui ont des familles 

Merci les Copains D’etre heureux. 

Merci d’etre heureux car Plus vous etes heureux, 

Plus vous donnez de l’humanite. Joyeux Noel a tous. 

Si vous souffrez Si vous souffrez 

Si vous souffrez Si vous souffrez 

Souffrez Oui souffrez 

Souffrez de toute votre ame Pleurez tout votre corps 

Jusqu’a inonder votre chambre. Si ce n’est pas si grave 

Resistez et pardonnez Reflechissez. 

Soyez bon, fort et rusé Puis reglez le probleme. 

Si vous ne pouvez pas Demandez de l’aide a vos Copains inconnus 

Car ceux qui demanderont recevront. Faites-leur le cadeau de nous demander de l’aide. 

Car qui peut venir en aide est le plus heureux Des hommes. 

Rien n’égale le bonheur d’aider un malheureux. Excepte de l’aimer. 

Joyeux Noel a tous. Toi qui as peur 

Toi qui ne demanderas rien et qui ne donneras rien Toi qui choisis la souffrance 

N’oublie pas Jamais 

Que Tu n’es pas seul à être seul Et que des milliers de Copains sans Copains souffrent comme Toi 

Alors pleure bien fort. Ecoute le Liebestod de Wagner 

Que tu trouveras sur Internet Ecoute plusieurs versions 

Et pleure bien fort. Et n’ecoute plus ce qu’on t’a raconte jadis 

Car tout est faux. Tout. 

Si tu reflechis bien tu verras bien Que tout est faux. 

Car si par hasard quelque chose avait ete vrai Tu serais avec des Copains 

Et ils Te tiendraient par les epaules. Pardonne-nous Copain 

Notre insupportable mediocrite. Pardon. Pardon. Je t’en supplie. 

Pardon. Tourne-nous le dos comme nous T’avons tourné le notre, 

Et n’oublie pas N’oublie jamais que 

D’autres Copains Ailleurs 

Au dela de ces rues familieres Des Copains que tu ne connais pas 

Attendent ton Retour  Sans savoir que Tu existes. Joyeux Noel a tous.